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Argument du symposium.

« La musique est l'exemple même d'un système instable. La moindre pièce de Bach fait appel à des règles et à des surprises. En cela la situation est comparable à celle des systèmes loin de l'équilibre. On y rencontre une succession de points, de bifurcations. Entre les points de bifurcation, nous pouvons faire appel à une description déterministe (ce sont les "règles de Bach"). Au point de bifurcation même, nous avons une description probabiliste. D'où l'élément d'imprévisibilité ou de surprise. Cette apparition de nouveauté s'apparente à la notion de créativité. Cette notion, je crois, s'applique autant au domaine des sciences qu'au domaine des arts et de la littérature ». Ilya Prigogine, entretiens avec A. Gerzso, Résonances n° 9, octobre 1995.

Lorsque l'on essaie de tracer les marqueurs de la complexité dans la création musicale - brisures de symétries, émergence, systèmes au « bord du chaos » - la question devient vite confuse tant les plans d'organisation sont divers. Plusieurs auteurs ont distingué la complexité structurelle ou intrinsèque de l'œuvre - telle qu'elle pourrait être mesurée "objectivement" dans ses traces écrites ou enregistrées, et la complexité perceptive, spontanée et éphémère, qui nécessiterait plutôt d'interroger l'auditeur selon les méthodes de la psychologie expérimentale. Outre le fait que de telles mesures objectives sont fort problématiques, le problème majeur réside peut être dans le fait qu'on ne sait pas quels sont les phénomènes à observer. La complexité structurelle est-elle à chercher dans la partition ? en partie seulement, car les schémas de production, les systèmes de pensée, les formalismes et algorithmes, les structures de matériaux s'évanouissent de manière partiellement irréversible dans la linéarité du graphème. Ils sont néanmoins quelque fois accessibles dans les sources que travaille l'analyse génétique, et de plus, l'utilisation de l'ordinateur pour la composition confère de plus en plus à ces sources la ductilité du numérique. La complexité perceptive n'est-elle qu'un effet de bord, étranger à la substance de l'œuvre ? ce serait sous-estimer des créateurs qui revendiquent la possibilité d'objets musicaux émergents - par exemple des timbres complexes résultants de la fusion de timbres plus élémentaires, ce qui est après tout la définition même de l'orchestration - qui n'existent qu'au moment où ils sont agrégés par nos systèmes cognitifs tout en étant irréductibles à leurs composants. On pourra certes objecter que les schémas d'organisation qui ne sont pas littéralement codés dans la partition n'existent tout simplement pas dans l'œuvre. Or ces dernier constituent peut être le pont entre l'écriture et la perception dans la mesure où ils indiquent au moins un projet - par exemple une stratégie temporelle, c'est à dire une stratégie de manipulation de l'auditeur dans son rapport temporel à l'œuvre - qui participe de la composition dans son sens le plus large, un sens systémique allant de la conception jusqu'à l'oreille de l'auditeur.

Ces questions sont-elles pertinentes hors de la musique ? Peut-on interroger les conditions de la conception, de l'écriture, de la réalisation, de la réception sous l'angle de la complexité dans le cinéma, la littérature, la peinture, l'architecture ? Y-a-t-il une complexité perceptive à l'œuvre dans la déambulation architecturale, y-a-t-il émergence de nouveaux objets ou de nouveaux comportements irréductibles à leurs composants élémentaires dans l'algorithmique des arts numériques ou dans le montage cinématographique ? la complexité d'un dispositif littéraire est-elle susceptible de donner lieu à l'apparitions d'instabilités et d'auto-organisation dans l'espace diégétique que lecteur invente à mesure ?

Les modèles scientifiques semblent nous enseigner en tout cas que les systèmes qui captent notre intérêt sont « bord du chaos ». C'est en effet à la frontière de l'ordre et du chaos que les systèmes évoluent vers des niveaux supérieurs d'organisation et que les attracteurs sont suffisemment nombreux pour susciter un front d'innovation soutenu tout en évitant - pour l'observateur - l'épuisement cognitif inhérent à l'ordre ou au désordre total, tout en favorisant aussi des possibilités d'appropriation progressive qui réduisent à leur tour l'intensité de la surprise. Si l'on admet que de telles propriétés sont effectivement recherchées, même de manière purement intuitive, par les créateurs, on peut alors se demander s'il n'existe pas un lien qui nouerait entre elles les stratégies temporelles du compositeur, du cinéaste, de l'artiste numérique - stratégies par lesquelles est orienté d'une certaine manière le temps subjectif du spectateur - et les stratégies relatives à la complexité structurelle de l'œuvre. On pourrait dire en utilisant le langage de Nelson Goodman que l'œuvre fonctionne comme échantillon-métaphore d'un système dynamique loin de l'équilibre (et loin de l'ennui...), dont le spectateur invente et découvre progressivement les cycles limites, l'histoire et le futur.

Dans cette rencontre entre artistes et scientifiques, la relation au temps dépasse le cadre local des stratégies opératiques. Pour Prigogine, les bifurcations cristallisent l'histoire du système. Au sein de toutes les formes et processus de la matière ou du vivant se trouvent capturés des points de bifurcation constituant une chronologie de l'évolution des systèmes et de leurs interactions anciennes avec le milieu. Pour l'artiste se trouve aussi posé le problème du choix et de la délégation du choix.

Pour nous orienter le vaste réseau des questions qui pourront ainsi être discutées entre acteurs des sciences ou des arts lors de ces journées nous avons choisi d'organiser les rencontres en trois thématiques :

  • la thématique Conceptions se configure autour de la pensée systématique de la création, de l'engendrement, de la complexité structurale, de l'intentionnalité, des dispositifs (auto-)poïétiques.
  • La thématique Langages sera consacrée à la pensée de l'écriture, les mathématiques, les langages formels, la logique et l'informatique, la complexité algorithmique.
  • la thématique Temps, Espace et Perception abordera la complexité physique et perceptive, les modèles de mémoire, d'anticipation et de surprise, la narration, l'histoire, l'interprétation, les grandes échelles de réseaux et de sociétés.

Dans chacune de ces thématiques générales, et de manière transversale, les concepts important des sciences de la complexité, notamment auto-organisation, autonomie et émergence dans les systèmes loin de l'équilibre, ainsi que les grands paradigmes-domaines (physique, biologie, information etc.) seront à la fois explicités pour le public et mis à l'épreuve d'une confrontation avec les pratiques artistique, aussi bien comme outils d'analyse que de création.